Le polyamour fait de plus en plus parler de lui récemment, au point où on pourrait le considérer comme une mode. Si l’idée de relations non-monogames peut inspirer un mouvement de recul ou de rejet chez une majorité de personnes, il est intéressant d’en décrypter les codes et de comprendre ce qui inspire ce “mouvement”, et qui sont les polyamoureux et les anarchistes relationnels.

Qu’est-ce que la non-monogamie choisie ?

Il est important pour commencer d’insister sur la notion de choix. Lorsqu’on parle de non-monogamie dans un cadre polyamoureux, on parle bien d’un choix conscient et explicite de la part des partenaires et de toutes les personnes concernées. Le polyamour n’est donc pas une non-monogamie imposée (comme c’est le cas dans certaines cultures depuis longtemps), ni une excuse à l’infidélité.

Tous les schémas relationnels évoqués dans cet article, et plus largement lorsqu’on parle de polyamour, impliquent donc une communication transparente, de l’honnêteté et des accords explicites entre les parties prenantes. La différence entre une relation adultère et le polyamour est bien là, et c’est important de le comprendre.

Partant de ce principe, tout accord entre partenaires qui se décident non-exclusifs devient de la non-monogamie choisie, et les schémas sont aussi variés qu’il existe de relations polyamoureuses.

Polyamour vs Anarchie relationnelle

J’ai remarqué, en me penchant sur les questions de genre, d’orientation sexuelle / relationnelle, d’identité… que plus les gens sont marginalisés, plus ils ont tendance à se coller des étiquettes, multiples et de plus en plus précises. Si au départ j’avais du mal à comprendre (j’ai vraiment horreur des étiquettes et des cases), un ami m’a fait remarquer que, d’une part, c’est plus facile d’utiliser une étiquette comme base de discussion pour communiquer clairement avec les autres, et d’autre part, ces étiquettes permettent d’ancrer l’existence des personnes qui s’y identifient.

Dans une société où on refuserait que le terme “homosexuel” existe par exemple (ce qui est le cas dans certains pays), la communauté homosexuelle n’aurait pas de voix, pas de possibilité de se battre pour ses droits, par de légitimité, bref les individus concernés n’existeraient pas.

Dans le parapluie du polyamour, j’identifie deux grands courants, et voici les différences majeures que je perçois de ces deux modes relationnels.

Le polyamour

Le polyamour peut exister des différentes façons. L’impression générale du polyamour, c’est qu’il est “hiérarchisé“. Souvent, le polyamour part d’une relation de couple où les partenaires s’accordent sur le fait d’avoir des relations libres. Il peut autant s’articuler autour d’un noyau fixe (des relations entre des personnes définies), un trouple (couple à trois), que définir des libertés de relations choisies entre les partenaires (qui peuvent se limiter à du sexe sans sentiment, des relations sans sexe, des relations de passage uniquement… ou sans limites).

L’anarchie relationnelle

L’anarchie relationnelle est parfois présentée comme faisant partie du parapluie du polyamour, parfois comme un mode relationnel en opposition à celui-ci. Comme son nom l’indique, l’anarchie ne se définit pas par une hiérarchie et des étiquettes. Un.e anarchiste n’a pas de relation(s) principale(s) et de relation(s) connexe(s) labelisée(s). Les anarchistes expriment un désir de fluidité, où les relations évoluent d’elles-mêmes et où une même personne peut représenter un.e partenaire amoureux.se, sexuel.le, amical.e, intellectuel.le… selon les moments de la vie, voire d’une rencontre à l’autre.

Cependant, l’anarchie est tout autant une question de transparence et d’honnêteté que le polyamour. Ce refus de conventions ne dispense pas les différent.e.s partenaires de définir des limites (et de ne pas poursuivre si celles-ci ne coïncident pas). Un.e anarchiste peut cultiver un très grand nombre de relations, un petit nombre, peut ne pas avoir besoin / envie de certains types de relations… (A noter que sur ce point, les opinions varient puisque certaines personnes considèrent l’anarchie comme une absence totale de règles.)

Malgré l’importance de poser des termes sur ces modes relationnels, le principal est que chaque relation, polyamoureuse ou anarchiste, est un contrat explicite entre des personnes consentantes et éclairées.

J’ai beaucoup aimé cet épisode de Amours Plurielles où la personne qui témoigne explique pourquoi elle a choisi le terme “non-monogamie” pour définir ses relations. Ce témoignage démontre une fois de plus que chacun est libre de définir ce qui lui convient sans essayer de rentrer dans une case.

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La non-monogamie est-elle une question de relations sexuelles ?

(à partir d’ici j’utiliserai les termes “polyamour” ou “non-monogamie” pour couvrir toutes les relations non-monogames choisies, par brièveté, mais cela couvre donc autant le polyamour que l’anarchie, ou tout autre mode relationnel non-exclusif consenti qui peut exister)

Pas nécessairement ! Le polyamour peut par exemple prendre la forme d’un couple “classique” qui s’autorise des moments de tendresse (câlins platoniques) avec d’autres. Il s’agit d’autoriser un degré d’intimité choisi avec d’autres partenaires, dans le spectre des gestes qu’on réserve généralement au couple seul. Le polyamour peut également être sexuel pour un.e des partenaires et pas pour l’autre, tant que cela convient et est convenu explicitement.

Dans la communauté polyamoureuse, on peut d’ailleurs trouver des personnes asexuelles ou “gray asexual” (qui ressentent peu / peu souvent de désir sexuel). On rencontrera par contre très souvent des personnes qui recherchent de la connexion, des relations intimes (ce qui veut dire, par exemple, pouvoir se livrer, être soi-même, avec quelqu’un), l’envie de pouvoir refaire le monde et découvrir de nombreuses façons de penser. Cela peut se conclure ou s’accompagner de sexe, ou pas.

J’aime beaucoup d’ailleurs une des idées très véhiculée dans la communauté non-monogame, qui est que l’amitié est une relation qui est souvent maltraitée, remisée au seconde plan à cause de LA relation romantique qui prend beaucoup de place. On veut redonner aux relations d’amitié une place de choix, et leur permettre de prendre différentes formes. On peut alors repenser nos relations d’amitié, ne plus avoir peur de prendre ses amis dans les bras, se faire des câlins (hors période Covid ou seulement avec sa bulle bien sûr…), regarder la télé en cuillères sans forcément y voir un rapport sexuel.

Pour transformer ta vision de l’amitié, je t’invite à regarder la série The Bold Type (disponible sur Netflix), qui présente une amitié entre trois femmes (mais aussi avec d’autres relations amicales masculines et féminines qui gravitent autour d’elles), très saine, avec zéro tabou, aucun malaise, une facilité de se toucher sans y voir quelque chose de dérangeant ou sexuel, ainsi que d’écouter le podcast La cœur sur la table qui déconstruit l’amour romantique et parle aussi régulièrement de réinvestir dans ses relations d’amitié.

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Cependant, il est vrai qu’on retrouve dans la communauté polyamoureuse beaucoup de personnes “sex positive”, qui pensent que le sexe n’est pas un sujet tabou ou de honte, que c’est une activité qu’on devrait pouvoir pratiquer comme on le souhaite (toujours avec une énorme importance du consentement explicite, et du côté “safe sexe”, protection et transparence) et qui ne devrait pas être jugée.

Pourquoi entretenir plusieurs relations simultanément ?

Ah, nous voilà au moment intéressant ! Pour répondre à cette question, il faut d’abord se demander pourquoi on construit des relations monogames. L’amour monogame / romantique (le couple unique entre un homme et une femme) est une construction relativement “récente” et qui repose en grande partie sur… le sexisme !

Au départ, la femme était un objet qu’un père passait à un mari. Le but du mariage était uniquement une annexation des terres, un leg du patrimoine, des accords commerciaux. Bref, c’était un commerce lucratif entre deux hommes. Dans ce cadre, aucun romantisme. La monogamie n’existait pas, l’amour, le sexe, n’étaient que des à-côté qu’on pouvait aussi bien pratiquer avec la voisine / le voisin, des travailleur.se.s du sexe, etc.

C’est vers le Moyen-Âge que la religion et la naissance de la courtoisie et de l’amour romantique (bien inspirés par la religion ?) vont également créer les notions de monogamie et d’adultère. La femme devient un sujet (dans une certaine mesure par rapport à l’homme…), un sujet pur qu’il faut préserver. Nait alors également le privilège de la virginité, tout comme cette idée toujours présente qu’une femme est une catin ou une mère, pas les deux, ni rien entre ce deux bornes.

Simone de Beauvoir s’épanche longuement sur cette question dans Le deuxième sexe tome 1 (affilié*).

La question de la monogamie se posait également dans le cadre de l’héritage, car l’homme se devait d’avoir une descendance masculine et d’être certain que le(s) fils étai(en)t de lui (le désir d’immortalité, le besoin de laisser sa trace sur terre, tout ça… inspirés par la religion et le capitalisme).

Donc, aujourd’hui, il n’est pas dénué de sens de se demander pourquoi on cultive une relation monogame. Pour autant, cela ne veut pas dire que la relation polyamoureuse peut convenir à tout le monde ni que tout le monde doit la choisir comme nouvelle norme !

Lorsqu’on connaît des échecs relationnels à répétition ou qu’on ressent un manque ou une gêne dans son couple, il est tout à fait légitime de questionner ce genre de choses.

A mes yeux, le mariage est une construction religieuse (combien de personnes sont réellement croyantes ou pratiquantes parmi les marié.e.s ?), et les familles monoparentales ou recomposées sont fréquentes. De plus en plus de personnes arrivent à envisager de vivre seul (et tant mieux, parce que c’est très sain d’en être capable !). Être en couple n’assure pas de mourir ensemble, puisqu’un.e des partenaires va partir avant l’autre. Quand il ne s’agit pas tout simplement d’un.e partenaire qui quitte l’autre sans prévenir du jour au lendemain (d’où l’importance de cultiver ses relations amicales même lorsqu’on est en couple).

Le problème quand notre bonheur dépend d’autres personnes (partenaire amoureux.se, sexuel.le, proche ou ami.e) ou choses, c’est qu’il n’est pas stable, il n’est jamais acquis, il est fragile, il est superficiel. Il est presque inexistant, virtuel, de façade, c’est un leurre.

Comment on fait pour être heureux seul.e ?
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Le couple n’apporte aucune garantie.

L’idée du couple par contre engendre et entretient la jalousie, la possessivité (et donc l’objectification), certaines frustrations, une pression énorme sur le ou la partenaire. On considère tous ces paramètres comme entendus entre deux partenaires monogames et on s’y plie sans trop se questionner, juste parce que c’est la norme communément acceptée.

On devrait pourtant être conscient.e de tout ce qu’on accepte et de tout ce qu’on abandonne (une partie de son identité, non ?), lorsqu’on fait ce choix. Encore une fois, il n’est pas question d’invalider la monogamie, mais juste d’insister sur le fait que ce n’est pas une décision sans conséquence ni une évidence naturelle.

Quelles sont donc les bonnes raisons d’entretenir des relations multiples (quelle que soit leur nature) ?

  • Apprendre à se connaître soi-même, à se suffire à soi-même, à savoir ce qu’on veut, ce dont on a besoin, ce qu’on refuse (et sur ce point par exemple, je trouve que le polyamour avec une relation principale / centrale se rapproche trop du couple monogame).
  • Ne pas attendre d’une seule personne qu’elle comble tous nos besoins, soit toujours égale et disponible, donc moins de pression pour le / la / les partenaire(s). De toute façon, une personne qui répond à tous tes besoins, c’est une licorne. Rares sont les élu.e.s qui trouve cet.te être parfait.e, tout en gardant à l’esprit que la perfection n’existe pas. En couple exclusif, l’un.e des partenaires peut avoir un ou des besoins qui ne sont pas satisfaits, de fait développer de la frustration, tromper son ou sa partenaire, ou le / la forcer à faire quelque chose de non-consenti, parfois inconsciemment.
  • Soigner sa jalousie et sa possessivité. Avoir plusieurs partenaires et accepter de leur part la même chose, c’est accepter que l’Autre ne nous appartient pas, que l’Autre reste une personne à part entière et que l’amour n’est pas une ressource finie et limitée. L’attachement excessif est dangereux pour sa propre santé mentale, et lourd à porter pour l’Autre.
  • Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. L’amour romantique dépeint dans les médias (films, séries, chansons…) nous parlent trop souvent d’une personne complètement dévastée lorsqu’il/elle perd “sa moitié” (je déteste cette expression), car son monde s’écroule, toutes ses attaches sont perdues. Cultiver plusieurs relations (j’insiste sur le fait que le polyamour nous parle aussi de relations d’amitié profondes) c’est aussi créer plus d’attaches mais moins fusionnelles, être supporté.e par plusieurs relations (tout en apprenant à être indépendant.e). On n’est jamais à l’abri d’une relation qui prend fin : les gens changent, les décès arrivent, les sentiments se muent…
  • Contester l’ordre établi. Je pense que ça ne devrait pas être une motivation première dans ce genre de choix, mais il faut avouer que le polyamour est un geste de contestation envers l’institution sexiste et capitaliste qu’est le couple monogame, ainsi qu’un refus de laisser la société dicter ce qui est bien ou mal, acceptable ou non, propre ou sale.
  • Satisfaire sainement un grand besoin affectif et de connexion, qui peut être étouffant pour une seule personne, et qui peut détruire celui ou celle qui a tendance à aimer de manière fusionnelle et envahissante au moindre souci. L’idée que l’amour est une ressource limitée et finie est une construction humaine qui a été matérialisée dans la littérature romantique du Moyen-Âge et de la Renaissance pour s’ancrer dans notre culture. Comme si les sentiments pouvaient être quantifiés, enfermés et contrôlés.

Polyamour, anarchie relationnelle… un combat féministe ?

La non-monogamie est de plus en plus abordée dans les cercles féministes, surtout dans les mouvements sexe-positifs et inclusifs (qui incluent toutes les minorités : queer, trans, travailleur.se.s du sexe…). Comme je l’ai brièvement expliqué, le couple monogame à la base est une construction qui a pour but pour un homme de posséder une femme pure, qui lui est dédiée.

Cependant, être féministe ne signifie pas qu’il faut absolument être pro-polyamour (ne pas être “pour” ne signifiant pas être “contre”, être féministe et ne pas tolérer certaines minorités “marginales” ça me dérange toujours), ni que les personnes non-monogames sont toujours féministes.

La médiatisation de ce mode relationnel, qui existait avant qu’on en parle aussi ouvertement, risque de terminer par de la récupération de la part d’hommes (principalement, sorry not sorry, pas de #notallmen merci) qui vont y voir un prétexte pour forcer leur partenaire à accepter qu’ils aillent voir ailleurs. Cependant, le polyamour n’a pas créé l’infidélité ou le sentiment de beaucoup d’hommes de pouvoir légitimement mettre la pression sur leurs partenaires féminines pour obtenir ce qu’ils veulent.

Lorsqu’on débute une relation polyamoureuse, il est important d’observer le discours de la personne, de lui faire expliquer sa vision des choses, de demander à discuter avec certain.e.s de ses partenaires si on a des doutes. Et de fuir si ça pue le mensonge !

En conclusion… demain tous polyamoureux ?

Probablement pas, et tant mieux ! Le polyamour, l’anarchie relationnelle, la non-monogamie ne sont pas des fatalités. Tout comme la monogamie. Certaines personnes y trouveront ce dont elles ont besoin, d’autres non. Certaines personnes adopteront ce mode relationnel à vie, d’autres y (re)viendront par périodes.

L’important, c’est de questionner nos choix, surtout lorsque ces choix paraissent si évidents qu’on les fait sans même réfléchir. Je dirais aussi que cultiver des relations profondes avec des amis et de ne pas laisser tomber ces derniers lorsqu’on est en couple est un must, pour sa santé mentale et son intégrité.

Et finalement, poly ou pas, le plus important, c’est de ne pas juger les choix de l’autre ni de vouloir les imposer. Tout choix qui ne se fait pas au dépend de la liberté et du bien-être d’autrui ne devrait pas être un sujet de jugement.


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